Spleen

19 septembre 2009

Préambule

Qui suis-je ? Une infirmière anesthésiste d'une petite quarantaine, mère de famille, plutôt bien dans sa vie, bien dans sa profession. J'écris ces lignes comme beaucoup d'autres le font à propos de leur métier ; ce n'est pas très original, le non-livre est à la mode.

Sauf que moi, j'assiste au naufrage du système de protection social ; je le vis de l'intérieur et forcément, je coule avec. Vous prendrez bien un peu d'opium mesdames et messieurs du Peuple ? Car moi je vais me resservir ; ça me donnera du courage.

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20 septembre 2009

I

Mais au fait, c'est quoi une infirmière anesthésiste ? En voilà une obscure profession que personne ne connait. Je travaille à l'ombre des scialytiques, au fond d'une salle d'opération, coincée entre le respirateur et le monitorage de vos fonctions vitales. Vous ne me connaissez pas ; moi je connais le moindre détail de vos entrailles, de vos globules, de vos us et coutumes. J'en connais sur vous bien plus que je n'oserai en confier sur moi. Mais ceci est le prix à payer pour vous garantir une prise en charge optimale -vous dit-on. Et tout le monde répond aux questions les plus indiscrètes sans sourciller. Tout de même, il ne faudrait pas froisser le docteur, ce n'est pas le moment ; c'est pour votre bien et il est si bienveillant. Et l'infirmière derrière ? Elle fait son boulot en zieutant au passage votre profession, histoire d'adapter son vocabulaire au votre. Je m'égare...

Donc, personne ne me (re)connais. Je suis l'infirmière masquée, chapeautée, gantée, affublée d'un pyjama informe spécial bloc opératoire et j'ai des sabots aux pieds. Rien de plus facile que de passer inaperçue. Mais ne vous y trompez pas, c'est moi qui vous surveille pendant l'opération. Je maintiens l'homéostasie. Je prend soin de vous quand vous êtes dans les bras de Morphée et que le chirurgien vous opère.

Tout parait simple, routinier, répété. Chaque rouage de l'horloge est vérifié. Je travaille avec le détachement d'un boucher qui soupèse la viande avant de la travailler. La mécanique humaine n'a plus de secret pour moi. Enfin, tout ça, c'était avant que je vive ma propre expérience sur le billard, sentant que la vie était en train de m'échapper. Ce jour là, je me souviens des regards angoissés posés sur ma carcasse. C'est la dernière image que j'ai gardé avant de les laisser à leur propre sort.

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21 septembre 2009

II

C'est tout de même un sacré métier. Pourquoi l'ai-je choisi ? Je n'en sais rien. La nature humaine en souffrance est sans doute plus facile à vivre. Préférer cotoyer des personnes malades aux personnes saines n'est quand même pas anodin. Je trouve ça louche, peut-être même malsain. Certains disent que c'est le plus beau métier du monde (encore ce soir sur France 3). On se gargarise ; on sauve des vies et on aime ça. Les soignants sont pires que Narcisse : ils se flattent à travers vous, vous incarnez leur réussite.

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23 septembre 2009

II

Je n'ai été infirmière que quatre ans. Je dois reconnaître que, au début, je me complaisais à recevoir la sollicitude des patients concernant ma condition professionnelle. Pour peu, c'est presque eux qui se seraient mis à me plaindre. Je me rendais compte que les rapports étaient biaisés.
Je me suis lassée rapidement de ces relations. Mais que faire d'autre ? C'est un métier qui me plait ; je ne voulais pas tout arrêter. Je me suis donc spécialisée pendant deux ans pour devenir infirmière anesthésiste diplomée d'état. Au moins, les patients dorment et leurs yeux fermés ne sont plus pour moi un miroir permanent. Ils se taisent et je suis cachée, au frais, dans mon bloc, protégée dans mes habits d'apparat.

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25 septembre 2009

III

Je suis omniprésente : je travaille dans 6 spécialités différentes au sein d'un même établissement. A chaque bloc suffit sa peine. Mais, inexorablement, la journée commence toujours de la même façon.
7h30, je prend mon poste les yeux rougis (par la fatigue). La climatisation des salles d'opération souffle un courant d'air glacial. J'ai froid. Je suis courbaturée (à cause d'un excès de sport pratiqué la veille). Le tremblement de mes extrémités est fin mais gênant. J'aurais dû prendre le temps d'avaler un petit déj (je manque d'appétit les temps derniers). Mon corps se rappelle douloureusement à moi (patience, je vais reprendre le dessus).
Méthodiquement, je vérifie  l'ensemble du matériel nécessaire à la réalisation d'une anesthésie. Aspiration ? Ok. Matériel de ventilation et d'intubation ? Ok. stéthoscope ? Ok. Monitorage des fonctions vitales ? Ok. Perfusion ? Ok. Médicaments d'anesthésie ? Ok. Je coche les items de ma check-list et m'assure une dernière fois que je n'ai rien oublié.
7h45, je fais connaissance avec le patient. Je pose des questions très formelles, des questions pièges et répond à celles du patient. J'épluche le dossier pour être sûre qu'il est complet et que tous les bilans sont effectués.
7h50, il est l'heure de dormir ; le médecin anesthésiste et moi commençons l'induction. J'aimerais que ce soit la mienne.
8h00, le chirurgien peut opérer ; pendant qu'il se lave les mains, ma collègue infirmière assure l'antisepsie de la zone opératoire. Le chirurgien dispose les champs stériles et prépare ses instruments.
8h30, incision. Nous sommes partis au mieux pour 20 minutes d'intervention, au pire pour la journée.
Et moi, je serai là du début à la fin.

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29 septembre 2009

IV

L'intervention se déroule à merveille. Le brillant chirurgien, selon son tempérament, se tait,  blague, taquine, chante, écoute de la musique, tape du pied en hurlant sa colère... quoi qu'il en soit, je n'ai qu'une devise : me faire oublier, me concentrer sur mon patient.
Je note les paramètres respiratoires toutes les dix minutes, les pulsations et la tension toutes les cinq minutes, la température et la diurèse toutes les heures. J'entretien la narcose et anticipe l'analgésie. Je consigne consciencieusement toutes ces données sur ma feuille d'anesthésie. La vie est calme de ce côté du pare-champs.
Je prend soin dans le sens le plus noble, dans un moment où la personne est inconsciente et particulièrement vulnérable. Elle n'a même pas la mesure des gestes que je réalise et tant mieux. Je pourrai la croiser dans les couloirs sans qu'elle me reconnaisse.
Si vous êtes passés entre mes mains, à coup sûr, je me souviendrai de vous. Et il se peut que je sois celle qui vous regarde fugitivement du coin de l'oeil en vous rencontrant dans la rue. Je suis contente de vous voir en bonne santé.

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01 octobre 2009

IV

Aujourd'hui, j'ai le blues. J'ai pris en charge une patiente pour qu'on lui enlève sa thyroïde. Le chirurgien a demandé une analyse anatomopathologique extemporanée de la pièce opératoire. Le verdict est tombé, sans appel : c'est un cancer.
Ce genre d'annonce fait partie de mon quotidien. Parfois, je ne plains pas les malades. Ils ont bien vécus, bus, fumés, mangés à outrance une bonne partie de leur vie. Ceux là ne peuvent pas dire "je ne savais pas, on ne m'avait pas prévenu". L'égalité des femmes et hommes fumeurs concerne aussi les cancers ORL. Certains persistent même dans leurs travers malgré la maladie. Qui n'a jamais vu un patient trachéotomisé avec une cigarette à la main ? Doit-on pour autant refuser de les soigner comme le font nos voisins anglais ? Je ne suis pas juge ; je suis soignante.
Ce matin pourtant, je n'accepte pas ce diagnostic si injuste. Je n'arrive plus à me protéger. Je baisse la tête, remonte encore plus mon masque respiratoire afin de cacher mon trouble. Le respirateur est plus large que moi et me cache suffisamment quand mes yeux débordent. Je ne me fais pas à l'idée de ne jamais revoir cette patiente. La gamine a vingt ans. Je vais me resservir, ça ira mieux après.

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05 octobre 2009

IV

L'hopital public draine de plus en plus la misère sociale. Il suffit de sillonner les couloirs du service d'accueil des urgences pour s'en rendre compte. Les murs transpirent la souffrance dans tous ses états : sous forme solide quand elle s'exprime à travers le corps ; sous forme liquide quand elle émane des yeux ; sous forme gazeuse à travers les odeurs âcres émanentes si caractéristiques.
La détresse psychologique est palpable, que ce soit chez les personnes accompagnantes ou chez la victime elle-même. Nous accueillons des gens à bout de souffle, à bout de vie. Le vécu des patients nous laisse dubitatif, perplexe. Nous ne comprenons souvent pas comment l'Homme peut s'oublier à ce point. Comment peut-on se négliger autant ? Heureusement, dans ces moments de doutes, le professionnalisme reprend le dessus : compléter le dossier d'entrée, prendre les paramètres vitaux et les consigner, noter objectivement les symptômes, équiper le patient, débuter le traitement... ouf, voici de quoi s'occuper sans se laisser parasiter par des considérations extra-somatiques.
Les patients de l'hopital public arrivent avec une situation sociale souvent très complexe. Leurs problèmes leur collent au corps et sont souvent à l'origine de leur hospitalisation  : femmes (ou enfants) battus, règlements de comptes, touristes étrangers qui aimeraient rester en France, personne âgée abandonnée... Tout est propice à une hospitalisation de plusieurs semaines. Nous sommes loin des considérations économiques gouvernementales. Nos patients ne sont pas des clients. Ils payent déjà suffisamment chers de leur personne.

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07 octobre 2009

V

Les effectifs du personnel sont un sujet permanent de conversation à l'hôpital.
Les jeunes se plaignent devant la multiplication des petites tâches plus chronophages les unes que les autres et qui s'entassent comme les couches d'un mille feuille indigeste. Le patient se réincarne en plusieurs dossiers administratifs qui s'accumulent dans un casier : un dossier chirurgical, anesthésique, infirmier, administratif... C'est de la schizophrénie douce...
Les plus anciens quand à eux ne font qu'un constat plutôt péremptoire : "on était moins à l'époque, et ça tournait mieux !". La faute à qui ? Les règles ont quand même un peu évoluées depuis. L'avancée des connaissances depuis trente ans est telle que la gestion des risques a démultiplié les actes nécessaires à une prise en charge optimale.
Dans un service de chirurgie, une infirmière prend en charge dix à quinze patients ; en réanimation, elle en a quatre. Au bloc, il y a au minimum cinq professionnels de santé pour un seul patient : le chirurgien, son interne, son infirmière, le médecin anesthésiste et son infirmier anesthésiste. Parfois viennent se greffer des externes, des stagiaires infirmiers et il n'est pas rare de se retrouver à huit autour d'une seule et même personne.
Je n'échangerais ma place pour rien au monde. Je fais partie d'une caste de privilégiés parmi les paramédicaux. Et j'aime me promener dans les secteurs d'hospitalisation pour me le rappeler.

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08 octobre 2009

La salle de surveillance post-interventionnelle (SSPI) est l'endroit où les patients reprennent progressivement conscience de la réalité qui les entoure une fois l'intervention achevée. Chacun l'exprime différemment : certains sont agités, d'autres sont somnolents, dépressifs ou encore goguenards.
Différents critères permettent de s'assurer qu'aucune complication liée à l'acte chirurgical, anesthésique ou aux antécédents du patient ne se profile. Sur ma feuille de surveillance post-opératoire, je consigne toutes les dix à quinze minutes l'ensemble des paramètres : conscience, pulsations, tension artérielle, saturation en oxygène, fréquence respiratoire, température corporelle, évaluation du saignement et de la douleur. Si nécessaire, des traitements sont mis en place et le patient est surveillé jusqu'à stabilisation des fonctions vitales. Peu de personnes gardent un souvenir précis de ce séjour.
Aujourd'hui, c'est le poste que j'ai occupé toute la journée. J'y ai rencontré une dame opérée d'une hypertrophie mammaire, une autre qui venait se faire retirer ses prothèses mammaires ; un patient en globe vésical, un autre incontinent ; une patiente suicidaire, une autre qui espérait ne pas avoir le cancer. J'aime cette vie pleine de contrastes.

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